Vous connaissez le cas clinique de SM? Non, ce n’est pas l’abréviation de “sadomasochisme”,  mais les initiales d’une dame qui souffre de lésions aux amygdales – non, pas les amygdales dans la gorge, celles  dans le cerveau, rendues célèbres notamment par Goleman dans ses travaux sur l’intelligence émotionnelle. Les amygdales font partie du système limbique et sont impliquées dans la plupart de nos réactions émotionnelles. Par exemple, lorsque vous devez prendre une décision, il y a un système neuronal qui inclut les amygdales et qui évalue la valeur émotionnelle/affective des différentes options qui se présentent à vous. Donc, SM a ses amygdales complètement foutues et un des aspects les plus intéressants de son cas, c’est que sa distance de sécurité est de 34cm. Nous avons tous besoin d’établir une certaine distance physique avec des étrangers et cette distance moyenne est de 64cm, il s’agit d’une réaction biologique primaire, liée à la notion de menace: trop près de l’autre, nous ne pouvons plus protéger notre intégrité physique. Évidemment, cette distance n’est pas la même pour des membres de votre famille ou l’amour de votre vie. Faites le test: si un étranger veut vous parler de trop près, avec son visage collé au vôtre, vous n’aimerez pas. Et bien SM, elle, s’en fout totalement, ou presque: elle peut vous parler en vous crachant au visage.

Pourquoi je vous parle de ça ? Je vais vous expliquer.Pour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, mon bureau temporaire est installé dans le garage reconverti de la maison que nous louons. Une cloison en placoplatre a été rapidement posée entre notre maison et la voisine, qui est jumelle. Non seulement cette cloisin a été posée à la va-vite, mais en plus, au niveau de la porte coulissante du garage, qui a été gardée lors de la transformation, il y a un vide près du plafond, par lequel passe la lumière et le bruit. J’ai découvert en visitant le site web de l’agence de location que dans la maison d’à côté, c’est une chambre double qui est installée, ce qui explique que les vacanciers qui louent l’endroit ont probablement tendance à l’utiliser comme chambre plus souvent que nous – chez nous, c’est une pièce qui fait également office de buanderie et donc le lit est un peu là pour faire joli… J’ai ainsi eu droit dans les dernières semaines, au gré des locataires de passage, à une longue conversation téléphonique sur les dernières évolutions de la bourse et à une longue séquence de pleurs d’un enfant en (bas) âge de parler qui a appelé sa mère – “Mummy, mummy, mummy!” – pendant plus d’un quart d’heure, à tel point que je me suis demandé si sa mère ne l’avait pas laissé faire sa sieste pendant qu’elle allait à la plage faire du surf (Ana est allée sonner et la dame a dit qu’elle essayait que son rejeton “fasse sa sieste”). Mon bureau, c’est aussi là où je donne mon cours online. Samedi dernier, j’ai eu droit à nouveau aux pleurs du bébé pendant mon cours mais j’ai gagné la bataille (encore une fois grâce à Ana qui a tapé contre la cloison).

Je me suis interrogé longuement sur les motivations du propriétaire des deux maisons. Pourquoi diable, en effet, n’a-t-il pas réalisé une isolation phonique digne de ce nom ? La réponse ne me paraît pas être financière: dans une région à la main d’œuvre bon marché – le Mexique est à 30mn de voiture – on fabrique pour une bouchée de pain. Et puis, quand j’aborde le sujet avec l’agence de location, on me fait un grand sourire, l’air de dire que je suis un gentil mais étrange extra-terrestre. J’ai une théorie possible, et vous m’avez vu venir: c’est un syndrome SM, les Américains n’ont pas la même notion de l’espace personnel/familial que moi. Si vous êtes déjà allé dans des toilettes américaines, vous devez voir très bien ce que je veux dire. Sous prétexte de permettre un nettoyage plus aisé ou bien de prévenir contre une utilisation des lieux que la morale réprouve par le biais d’une surveillance réciproque, ces lieux d’aisance ne le sont pas: il y a toujours cet espace presque réglementaire de 20cm entre le sol et le début de la cloison entre les latrines, qui vous permet de partager de manière sonore et olfactive – voire visuelle, si le sol est en pierre polie bien propre – la vie intime de vos deux voisin(e)s et réciproquement. C’est un véritable régal.

Et donc, je pense d’une part que je suis hypersensible de l’amygdale, mal habitué que je suis par ma vie de luxe dans les grands espaces, et qu’il y a pas ailleurs un mélange d’obéissance moutonnière et de syndrome SM chez les autochtones, deux paradoxes qui ne manquent pas de m’étonner puisque ce beau pays est et restera encore longtemps le royaume de l’individualisme et de la protection de la vie privée, où on sort son flingue dès qu’un étranger s’approche d’un peu trop près. S’agit-il des effets de bord d’une tendance lourde à la suppression émotionnelle ? A force de ne pas vouloir exprimer leurs émotions, certains d’entre “eux” ont-ils non seulement cramé leurs amygdales mais initié un processus évolutif à la dimension de l’espèce entière, qui fait que le bruit d’une symphonie en pet mineur, d’une violente crise de larmes infantile, ou d’un cours de neurosciences beuglé par un étranger à l’accent suspect n’est pas vécu comme une invasion de l’espace personnel ?