Nous quittons dans quelques heures un pays qui a vécu dans une profonde schizophrénie pendant près de 30 ans. Le Portugal dans l’Europe, c’est un peu la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf – ou plutôt une nation à l’écart de l’Europe pendant 50 ans de dictature et qui a cru que beaucoup d’argent (venant de la CEE) allait permettre de changer les mentalités et la culture. Grave illusion et plus dure est la chute. Hier soir, le Premier Ministre sortant, José Socrates, a dû enfin avouer que le pays ne s’en sortirait pas sans encore plus d’argent – on parle d’une aide de 80 milliards €…
Comment en est on arrivé là ?
En m’attelant à la création de mon cours online, j’ai été amené à me pencher sur les théories de Hofstede et notamment sur son positionnement du Portugal selon 4 dimensions culturelles. Je vais tenter de vous résumer le panorama. Un préalable s’impose: toute tentative de classification culturelle est bêtement statistique, c’est à dire que les attributs culturels d’une nation ne s’appliquent évidemment pas à chacun des porteurs de la nationalité en question. Prenez donc ce qui suit comme une sorte de portrait flou plutôt qu’une photo nette et bien exposée.
En ce qui concerne la distance au pouvoir, le Portugal serait en gros au milieu du classement des pays étudiés, ce qui signifie que les Portugais seraient dans le “ni-ni”: ils n’accepteraient pas vraiment mais ne seraient pas non plus totalement réfractaires à une distribution inégale du pouvoir – car inégale, elle l’est. Si on prend cette dimension au pied de la lettre, elle reflète l’acceptation de cette inégalité par ceux qui sont en bas de la pyramide du pouvoir, donc ceux qui ont le moins de pouvoir. Mon avis sur cette classification, c’est que l’étude de Hofstede date un peu et que la croissance économique des années 80 ayant surtout profité aux plus puissants des portugais, il se peut que le Portugal ait légèrement grimpé dans le classement pour se rapprocher des leaders que sont notamment les pays africains et arabes. Par ailleurs, l’étude ayant été faite au sein de l’entreprise IBM, il me semble qu’elle ne reflète pas la réalité du Portugal, notamment celle de la fonction publique (si vous, Français, pensez que l’administration de votre beau pays est pléthorique, venez donc voir ici) ou même du reste des entreprises, très souvent petites et familiales. On trouve ici bien souvent le syndrome des pays à forte distance au pouvoir: il y a une forte dépendance au chef/papa, ce qui génère à tour de rôle amour ou haine. Le système éducatif, de basse qualité, ne fait que perpétuer cette situation. La petite taille du pays rend les relations incestueuses – le Portugal économique est toujours contrôlé par quelques grandes familles. Cette distance au pouvoir infantilise les citoyens et les dépouille de leur droit/volonté de parole.
La deuxième dimension est celle de l’individualisme de la société. Le Portugal se situe dans le bas du classement, ce qui signifie que la société portugaise est plutôt collectiviste - plus collectiviste que les pays arabes et presque autant que les pays africains. Encore une fois, il faut prendre les résultats avec des pincettes: les questions associés à cette dimension analysent la dépendance du répondant vis-à-vis de l’organisation (IBM, toujours). Mais il reste que la loyauté au groupe et en particulier à la famille et au réseau des proches est en effet très forte ici. Les relations sont quasi-tribales; les rituels de groupe sont essentiels. On peut voir cette dimension de manière positive, la loyauté étant une vertu. Mais c’est aussi un poids, un frein aux initiatives individuelles. Un de ses corollaires est que ne pas perdre la face est une obsession. On y reviendra en abordant la 4ème dimension.
La troisième dimension, c’est le caractère masculin ou féminin. Je n’aime pas tellement ces noms. Hofstede les utilise pour différencier les comportements entre deux extrêmes, d’un côté très “masculin” (recherche de la domination, de la réussite personnelle et de la compétition) et de l’autre très “féminin” (modestie, préoccupation pour les autres/relations et pour l’environnement de vie). Et là, surprise: le Portugal serait féminin, tout comme les pays nordiques ou la Hollande, à l’inverse de l’Italie, par exemple. J’ai quelques doutes à ce sujet même après avoir étudié la liste des questions utilisées pour cette classification. D’un côté, des questions “masculines” sur l’importance relative du salaire, de la reconnaissance, du progrès dans la hiérarchie et du côté “challenging” du travail. De l’autre des questions “féminines” sur l’importance d’avoir une bonne relation avec son manager, sur la coopération, le cadre de vie et la sécurité du travail. Vu comme ça, oui, le Portugais est “féminin” par ce qu’on pourrait appeler une absence radicale d’ambition (si on regarde la situation avec des lunettes américaines). On pourrait presque dire que le Portugal est une nation qui aspire à un régime de vie tranquille, voire pépère, mais où quelques dirigeants ont essayé de donner en exemple la réussite à l’américaine, sans grand succès.
Pour finir le tableau, la quatrième dimension, c’est celle du rapport à l’incertitude. Le Portugal est, avec la Grèce, tout en haut du classement: il existe ici un rejet total de l’incertitude. Comme le dit Hofstede, ce qui est différent est dangereux. Au Portugal, personne ne veut innover car c’est courir le risque de l’incertitude – et accessoirement, le fait de passer pour un original, ce qui dans une culture collectiviste et féminine, serait incongru.
Pourquoi parler de ces dimensions à propos de la crise que traverse le pays? Simplement parce que culturellement, le Portugal n’était pas armé pour se rapprocher du reste de l’Europe et en particulier de l’Europe du Nord. La convergence est un mythe. Les autoroutes et les usines qui ont été créées dans les années 80 n’ont pas suffi pour rendre le Portugal compatible avec le monde économique global qui est individualiste, masculin, où l’incertitude est de plus en plus forte et où la seule porte de sortie pour les pays occidentaux réside dans l’innovation, qui demande pour fleurir un rapport au pouvoir réduit. De mon humble avis, les 80 milliards qui vont être prêtés au Portugal ne changeront donc rien à sa situation.
Vous comprendrez aisément que si j’avais lu Hofstede avant de créer une entreprise dédiée au développement des techniques collaboratives au Portugal…je ne l’aurais probablement pas créée! Ou, tout du moins, j’aurais eu des expectatives totalement différentes. Nous aurions moins investi notre temps, notre énergie et notre argent.
L’herbe ne sera pas plus verte aux USA – simplement, je connais sa couleur. L’avenir dira si nous nous y sentirons plus à l’aise.
08/04/11 at 4:55
Et ben mon pote, c’est pas jouasse ton affaire !
Pourtant le Portugal… sa morue, son huile d’olive, ses fados, ses femmes et ses hommes poilus… tout un monde… c’est sûr que tous nos pays du Sud méditerranéen ont intérêt à se bouger et ce n’est pas gagné… les milliards n’y changeront pas grand chose face à telle une crise structurelle, aggravée par la crise financière.
Bon vent à vous pour votre nouvelle aventure.